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Septembre 2017 : Sandrine Rousseau publie "Parler" chez Flammarion.

 Faisant référence à l'Affaire Baupin, elle nous livre le récit de son parcours depuis la prise de parole jusqu'aux lendemains plus paisibles.

Au tout début du livre, il est question de la photo des députés qui ont posé dans le cadre de la campagne Mettez du Rouge en 2016 ;

la désormais célèbre photo qui fut le principal

déclencheur de la prise de parole

contre Mr Denis Baupin,

alors Vice Président de l'Assemblée Nationale française

(au final, 4 femmes auront déposé plainte et 14 auront témoigné).

Vous trouverez ci-dessous, avec l'aimable autorisation des Editions Flammarion,

le texte intégral de la postface figurant en annexe du livre, 

par Alice Lepers, créatrice de la campagne Mettez du Rouge.

 

LE PETIT OISEAU EST SORTI

En novembre 2012, le magazine Le Nouvel Observateur publiait une couverture qui m'interpellait : la journaliste et femme politique Clémentine Autain posait à la une tenant une pancarte où était inscrit : « Enquête sur la face cachée du viol ».

En pages intérieures, en référence aux « 343 salopes » d'avril 1971, 313 femmes signaient, à l'initiative de la conseillère régionale d'Île-de-France, un manifeste contre le viol intitulé « Je déclare avoir été violée », témoignant de leur expérience personnelle. J'y découvrais des statistiques stupéfiantes, issues d'une étude de l'ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des

réponses pénales) : il y a alors en France 230 viols par jour – soit un toutes les six minutes et, dans le même temps, seulement 10% des femmes qui osent déposer plainte.

Face à ces chiffres aussi incroyables qu'effroyables, j'ai décidé de m'engager. J'avais remarqué que lorsqu'on parle de violences sexuelles faites aux femmes, que ce soit dans les médias ou au sein des associations, les hommes étaient absents, ou quasi. Comme si seules les femmes étaient concernées ou pouvaient venir à bout d'un tel fléau. Pour moi, leur absence dans ce débat était déplorable et pouvait sous-entendre que les hommes étaient « forcément » du côté du violent. Pourtant, nous en étions presque à la quatrième génération de femmes et d'hommes après les premières victoires des féministes françaises. Grâce aux « historiques », des valeurs égalitaires faisaient partie de l'éducation des enfants. Les hommes aussi avaient vu leur vie changer de façon concrète avec l'avancée des droits des femmes. Pourquoi n'étaient-ils pas dans l'image ?

Ne me reconnaissant pas dans les structures féministes existantes, j'ai choisi d'imaginer quelque chose d'autre au service de cette cause.

Je voulais :

- faire connaître les statistiques pour générer une prise de conscience ;

- inciter les hommes à se mobiliser sur le sujet pour, à terme, qu'ils intègrent le débat et nous aident ;

- tenter d'aider à libérer la parole des femmes (si des hommes se mobilisaient en nombre, je pensais que cela pourrait redonner de la force à certaines « silencieuses »).

La campagne « Mettez du Rouge » a été créée en 2013 et se déroule sur Internet chaque année autour de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Le principe est de demander à des hommes de s'engager clairement contre les violences sexuelles faites aux femmes en aidant à faire connaître les statistiques. Avec une image forte et inhabituelle – une photo d'eux maquillés avec du rouge à lèvres – publiée sur Internet, ils s'engagent aussi à prendre la défense d'une femme qui serait agressée devant eux. Il leur est proposé d'accompagner le visuel d'un lien vers les statistiques.

Sur le site www.mettezdurouge.com, des visages d'hommes avec du rouge à lèvres défilent. Seuls les prénoms accompagnent les visuels, anonymes et célébrités sont mélangés. Pour davantage de facilité, il est autorisé de participer avec une photo retouchée car l'effet provoqué par le visuel reste le même. On est d'abord amusé puis dans un second temps on découvre les chiffres affolants.

Les artistes, les journalistes et les sportifs ont été les premiers à jouer le jeu. Dès les premiers jours en 2013, Jean-Paul Lilienfeld (le réalisateur - entre autres - du film "La Journée de la jupe" avec Isabelle Adjani) a accepté d'en être le parrain, le comédien Jean-Marc Barr, le DJ Bob Sinclar, ou les chanteurs Patrick Bruel et Oxmo Puccino nous ont rejoints. Puis l'année suivante, il y a eu d'autres comédiens comme Charles Berling et Vincent Cassel ou le journaliste David Pujadas. En mars 2015, ce fut au tour du styliste Paul Smith ou de Laurent Vimont, le président du réseau Century 21.

Les éditions se succédant, sont arrivés des hommes de tous horizons, des jeunes, des vieux, des gros, des minces… parfois même des groupes, des conseils municipaux entiers, des services hospitaliers, des clubs de sport. Année après année, la campagne s'est aussi développée au-delà de nos frontières. Les femmes soutiennent, republient les photos, font poser des amis ou leur amoureux…

 

Au printemps 2015, pour la première fois, je décidais de solliciter des hommes politiques par un courriel adressé aux députés via l'adresse publique figurant sur le site de l'Assemblée nationale. Des centaines de bouteilles à la mer.

Un député a répondu via ce mailing, il s'appelle Christophe Borgel. Il est passé faire sa photo au bureau et nous avons pu échanger un peu ; il a semblé très concerné, affichant une tolérance zéro concernant les violences sexuelles faites aux femmes.

Cette même année, Benoist Apparu et Jean-Christophe Lagarde ont donné leur accord pour faire retoucher une photo.

Trois députés issus de trois partis différents dont un ministre d'un récent gouvernement.

En 2016, la campagne a également lieu au Québec, en Suisse, en Tunisie et à New York. Je recontacte Christophe Borgel qui évoque aussitôt l'idée de la photo d'un groupe de députés. Il est prêt à aider, son assistante parlementaire est motivée. Nous décidons d'organiser une session photo le mardi 8 mars au matin.

Comme en écho, ils sont huit députés à accepter de prendre la pose, issus de cinq organisations politiques différentes : Christophe Borgel (député de Haute-Garonne, PS), Benoist Apparu (député de la Marne, LR), Jean-Christophe Lagarde (député de Seine-Saint-Denis, UDI), Olivier Falorni (député de Charente-Maritime rattaché PRG), Jacques Krabal (député de l'Aisne, PRG), Emeric Brehier (député de Seine-et-Marne, PS), Fabrice Verdier (député du Gard), et… Denis Baupin, député de Paris et alors vice-président de l'Assemblée nationale française, EELV.

8 mars 2016, 10 heures du matin. Nous sommes du côté de la place de l'Opéra où un espace nous a été prêté pour organiser un studio photo public. Les députés doivent arriver d'un instant à l'autre, un transport de groupe a été organisé depuis l'Assemblée. Laurent Friquet, le photographe et l'équipe de bénévoles que j'ai constituée pour l'accueil sont prêts. La maquilleuse nous a fait faux bond, je la

remplacerai.

Denis Baupin est le premier à arriver, il est venu de son côté et nous dit qu'il a peu de temps. Je lui propose un café puis nous passons au maquillage. Après lui avoir coloré la bouche en rouge vif, je l'invite à se regarder dans le miroir pour me dire si cela lui convient. Il affiche une mine surprise de se découvrir ainsi maquillé et sourit (il a ni plus ni moins la même réaction que les autres députés en découvrant leur reflet dans le miroir).

10 h 30, les huit bouches sont rouges, on entend des rires. Ils se connaissent tous, mais se découvrent un nouveau visage les uns et les autres. L'ambiance est détendue. Le temps de faire la photo, de vérifier qu'ils ont enlevé tout le rouge à lèvres, de les remercier, et ils sont repartis. L'après-midi, la photo circulait sur les réseaux sociaux.

Le soir, deux des huit députés présents sur la photo (MM. Borgel et Falorni) ainsi qu'un nouveau venu qui n'avait pu se joindre à nous le matin, François de Rugy (député de Loire-Atlantique alors du parti UDE – portant à six le nombre des partis représentés), étaient invités en direct à la télévision sur Canal +. Sur le plateau du « Grand Journal » animé par une femme, ils portaient un rouge très rouge pendant une séquence qui dure six longues minutes ; prenant, ils le savent, le risque d'être plus que moqués.

Huit semaines plus tard, c'est le mois où l'on doit en principe faire ce qui nous plaît.

Nous sommes en fin de journée le dimanche 8 mai ; c'est une belle soirée qui sent l'été. Mon père m'a informée qu'une de ses amies que je ne connais pas voulait m'appeler à propos de « Mettez du Rouge ». Je n'en sais pas beaucoup plus, il ne se rappelle pas trop bien. Le téléphone sonne. Me voici avec la douce voix d'Annie Lahmer. Elle veut me prévenir et ses mots piquent comme le lit d'un fakir : le petit oiseau va sortir.

Tôt le lendemain matin sur l'antenne de France Inter, la voix du journaliste retentit :

"…une enquête France Inter-Mediapart menée conjointement. Pendant deux mois, les journalistes

Cyril Graziani et Lénaïg Bredoux ont récolté les témoignages de huit femmes qui dénoncent

des actes de harcèlement sexuel de la part de Denis Baupin, député EELV, vice-président

de l'Assemblée nationale, marié à Emmanuelle Cosse, ministre du Logement de l'actuel gouvernement.

Quatre d'entre elles parlent à visage découvert, quatre anonymement.

Un des déclencheurs de cette prise de parole ? Le 8 mars dernier, le député posait avec du rouge à lèvres, aux côtés de sept autres parlementaires dans le cadre d'une campagne contre les violences faites aux femmes…"

 

J'étais sous la douche. Même prévenue, j'en ai un peu avalé mon savon.

Le temps de digérer l'information* et j'en suis arrivée à la conclusion suivante :

1/ Cette semaine-là, les médias n'ont cessé de parler des violences sexuelles faites aux femmes et de répéter les statistiques, les faisant connaître, et c'est précisément le but de la campagne «Mettez du Rouge ».

2/ C'est grâce à la mobilisation d'hommes, aux côtés de femmes, que la parole s'est déclenchée.

3/ J'ai toujours souhaité que cette campagne incite des femmes à parler, ne serait-ce qu'à des ami(e)s. J'ai moi-même reçu quelques messages de victimes qui souhaitaient briser la loi du silence et rien que cela ressemblait à des petits succès. Il est vrai que je n'aurais jamais cru que cela puisse se produire avec une telle ampleur, mais le fait est qu'au printemps 2016 huit femmes ont parlé. On doit s'en réjouir.

Dans la réalité donc, abstraction faite de l'émotion que cela peut provoquer chez moi, les objectifs de « Mettez du Rouge » sont atteints.

Ce lundi 9 mai 2016, le petit oiseau est sorti.

*La participation de Denis Baupin à « Mettez duRouge » a été suspendue le lundi 9 mai 2016 sans préavis, ce qui fut officialisé par un communiqué.

pièces jointes : 

communiqués de la campagne

Mettez du Rouge

suite à l'enquête conjointe

de France Inter et Médiapart :